SANTÉ

Publié le 19 mai 2022

Crédit vidéo : Science & Vie

Source : https://science-et-vie.tv

Quand des chercheurs recréent le virus cousin de l'une des maladies les plus mortelles de l'histoire

La journaliste Elsa Abdoun intervenait lors de l'émission « Le Mag de la Science » diffusée sur Science & Vie TV ce jeudi 25 juillet 2019.

« Certains disent que c'est un coup médiatique, presque de mauvais goût »

Jérôme Bonaldi : « Je vais avoir besoin d'explications. Vous voulez nous parler de la variole. Attendez, la variole... 300 millions de morts, mais c'était avant ! Maintenant, elle est totalement éradiquée. Qu'est-ce qui se passe ? On va la recréer ? Non ?! » Elsa Abdoun : « Oui. Alors un cousin très proche de la variole, effectivement ; un virus qui, lui, infecte le cheval. Ce sont des chercheurs canadiens qui ont annoncé ça en 2017. Ils ont recréé entièrement ce virus en laboratoire. Et surtout, ils affirment qu'ils auraient très bien pu et pourraient à l'avenir recréer le virus de la variole, celui qui infecte l'humain, tout aussi facilement. » Jérôme Bonaldi : « C'est totalement dingue. On nous répète, l'OMS le répète, que la variole est éradiquée, ça y est, c'est fini. Et eux, ils remettent ça ! Ils recréent le truc ! Mais pourquoi ils font ça ? » Elsa Abdoun : « Alors effectivement, certains disent que c'est un coup médiatique, presque de mauvais goût. » Jérôme Bonaldi : « Ça y ressemble, oui. » Elsa Abdoun : « En tout cas, ça a l'intérêt de soulever vraiment un débat sur les dangers de la biologie de synthèse. » Jérôme Bonaldi : « Biologie de synthèse, c'est recréer des organismes vivants ? »

« C'est vraiment tricoter de l'ADN »

Elsa Abdoun : « C'est ça. Et la technologie au centre de cette biologie de synthèse, c'est le tricot. Alors, un tricot particulier, un tricot moléculaire. C'est vraiment tricoter de l'ADN. Pour rappel, l'ADN, c'est la molécule à la base des génomes de tous les organismes vivants et de nombreux virus. Elle est composée, grossièrement, d'une séquence de quatre molécules, qu'on appelle des bases, différentes : A-T-G-C. Et on connaît aujourd'hui la séquence des génomes de très nombreux organismes, notamment l'humain depuis 2003. Et la biologie de synthèse, ce qu'elle va faire, c'est qu'elle peut véritablement recréer des séquences simplement – " simplement ", avec des machines extrêmement sophistiquées qui vont prendre un peu de A, de T, de G et de C, et tricoter ça dans l'ordre que l'on souhaite et recréer véritablement des génomes. » Jérôme Bonaldi : « Est-ce qu'on peut synthétiser tout, comme ça ? » Elsa Abdoun : « Alors, pour l'instant, les chercheurs s'arrêtent aux microbes, aux bactéries, aux virus. Par exemple, pour les virus, ce qu'ils ont fait, c'est qu'ils ont inséré ce génome viral du " virus cousin de la variole " dans des cellules de mammifère en culture. »

« Il y a déjà eu ce type d'expérience pour des souches de la dengue »

Elsa Abdoun : « La molécule, une fois insérée dans la cellule, s'est comportée exactement comme un virus naturel qui aurait été créé par multiplication dans la nature. C'est-à-dire qu'il va détourner la machinerie cellulaire. Il va se multiplier. Il va s'extraire ensuite de la cellule en créant sa propre enveloppe et va pouvoir aller infecter de nombreuses autres cellules. On se retrouve véritablement avec des virus, là, simplement en insérant la molécule dans une cellule de mammifère, on se retrouve avec plein de virus capables d'infecter exactement comme un virus naturel. » Jérôme Bonaldi : « Ça avait déjà été fait pour d'autres virus ? » Elsa Abdoun : « Oui, depuis quinze ans, effectivement, il y a déjà eu ce type d'expérience pour des souches de la dengue, du VIH, le virus du sida, la poliomyélite, et aujourd'hui, donc, ce fameux virus cousin de la variole. Peut-être demain la variole. » Jérôme Bonaldi : « Voilà. La dengue, la polio, le VIH. Donc ce serait un virus éradiqué disparu ? » Elsa Abdoun : « Oui, pour la première fois, avec la variole, on se retrouverait avec la création en laboratoire d'un virus qu'on avait éradiqué. Et donc là, ça pose des questions inédites en termes de risques. »

« N'importe quel laboratoire pourrait créer le virus de la variole »

Elsa Abdoun : « Alors il faut savoir qu'actuellement, la variole, elle est conservée uniquement dans le monde dans deux laboratoires ultrasécurisés, un aux États-Unis, un en Russie. Et que là, avec la biologie de synthèse, les chercheurs, ça ne leur a coûté que 100 000 dollars et un an de travail – ça peut paraître énorme, mais pour un laboratoire de biologie moléculaire, ce n'est pas énorme du tout – pour recréer ce virus cousin. Et de plus, les séquences du virus de la variole, c'est-à-dire le " patron " quelque part, qui permettrait ensuite de le recréer, elles sont disponibles sur Internet très facilement, elles sont dans les publications scientifiques accessibles à tous. Ça veut dire, qu'effectivement, n'importe quel laboratoire, avec un peu de moyens, pas forcément aussi sécurisé que ceux, donc, des États-Unis et de Russie, qui conservent actuellement la variole, pas forcément bien intentionné, pourrait créer le virus de la variole et, du coup, s'en emparer, en faire ce qu'il souhaite. » Jérôme Bonaldi : « Je renouvelle mes craintes, 300 millions de morts au siècle dernier. On recrée artificiellement par biologie de synthèse un virus qui avait totalement disparu. Il y a quand même un truc positif derrière ? »

« Je suis d'accord avec vous, c'est un peu tordu »

Elsa Abdoun : « Alors, c'est ce que les chercheurs disent. C'est que, finalement, le virus de la variole, on a beau l'avoir éradiqué depuis 30 ans, il est latent quelque part, il n'a pas totalement disparu de la surface de la Terre, et que un risque existe toujours, qu'il resurgisse, le virus naturel. Et du coup, le fait de recréer le virus et même de le conserver dans ces laboratoires ultrasécurisés, ça permettrait de mieux l'étudier, de créer des traitements pour le cas où le virus reviendrait. Et effectivement, depuis 30 ans, des traitements ont été développés, qui font que si aujourd'hui le virus revenait, les risques seraient beaucoup moins grands, les conséquences seraient beaucoup, beaucoup moins dramatiques. Donc, finalement, la logique fonctionne. Mais c'est vrai qu'elle est un peu tordue, puisqu'on fait peser un risque en conservant ce virus. On le fait même renaître en le créant en laboratoire pour s'en prémunir. » Jérôme Bonaldi : « Je suis d'accord avec vous, c'est un peu tordu. »



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